Dossier du « LKU » :Regards ukrainiens… Version imprimable
29-01-2008

Regards ukrainiens sur le communisme

Quel regard porter sur le communisme ? Comment le juger ?

Plusieurs Ukrainiens, non des moindres, ont répondu au « Kaléidoscope ukrainien » :

- le juriste Volodymyr Evintov, docteur en droit, directeur du Centre ukrainien des droits de l'homme, membre du Comité de prévention des tortures du Conseil d'Europe. Il fut communiste seulement dans les années 1988-90, lorsqu'il dirigea la "Plate-forme démocratique" qui croyait en une réforme de l'URSS ;

- l’historien Volodymyr Serhiytchouk, professeur d'histoire à l'Université Chevtchenko, à Kyïv et ex-membre du PCUS qu'il quitta en 1990 ;

- le politologue Lèonide Chklar, docteur en politologie de l'Institut de politologie et de recherches ethno-nationales de l'Académie des sciences d'Ukraine ;

- et le diplomate Youriy Kotchoubey, premier ambassadeur d'Ukraine en France (1992-1997) : sa carrière se déroula principalement en Occident, dans les organisations internationales ; membre du PCUS jusqu'en 1991 ; aujourd'hui, Y. Kotchoubey collabore avec l'Académie nationale des sciences d'Ukraine et l'Académie diplomatique du Ministère des Affaires étrangères d'Ukraine..

Tous constituèrent, de gré ou de force, des rouages de la machine soviétique, mais chacun y joua un rôle particulier.

Leurs regards sur le communisme sont ceux de la plupart des Ukrainiens informés : pacifiques, mais déterminés.

Zirka Witochynska : Pourquoi, jusqu'à présent, le monde ne s'offusque-t-il pas autant du bolchévisme que du national-socialisme ?

Volodymyr Evintov : Parce que le national-socialisme proclamait des valeurs ouvertement inhumaines. C'était une pseudo-défense de la nation allemande contre le monde entier.

Le régime totalitaire de l'URSS se distingue des autres par sa spéculation sur les principes nobles qui séduisaient les intellectuels occidentaux : l'égalité des nations, la justice sociale, le développement des principes démocratiques.

En réalité, tout était à l'envers : le régime opposait les nations et les ethnies entre elles; en adoptant des constitutions et des déclarations démocratiques, il faisait en sorte qu'aucun point ne fût réalisé.

Les nazis furent de pâles copies des Pinochet soviétiques. Pinochet a fait périr 3500 vies, tandis que la lutte du système soviétique contre les nations opprimées coûta des millions d'âmes.

Z.W. : Le procès du communisme est-il possible en Ukraine ?

V.E. : La Tchéquie et la Pologne ont souffert du système soviétique durant 50 ans, l'Ukraine - à peu près 80.

De plus, ce système a touché, chez nous, de très larges couches de la population : le Parti communiste d'Ukraine avait 8 millions de membres. C'est pourquoi la ''lustration'', en Ukraine, est impossible sans une guerre civile.

Ce qu'il faut, c'est démythifier tous les régimes (de Staline, Brejniev...), bien qu'une partie de la société elle-même n'arrive pas à les percevoir. Les volontés politique et intellectuelle furent opprimées, l'indépendance et la démocratie -blâmées. Pour surmonter tout cela, il faudra des années.

Les dirigeants de l'Ukraine, c'est une partie de l'ancienne nomenklatura du PCU. Certes, nombre d'entre eux ont changé leurs idées au profit de l'indépendance et de la démocratie, et ils y croient sincèrement. C'est un processus psychologique normal.

Ce procès doit être bien argumenté et se réaliser sans hâte pour ne pas irriter les gens et ne pas les opposer les uns aux autres.

Zirka Witochynska : Qui doit se retrouver au banc des accusés lors du procès du communisme ?

Volodymyr Serhiytchouk : Le système soviétique lui-même, en tant que réalisateur des idées du PCUS.

Z.W. : Pourquoi, jusqu'à présent, le monde ne s'offusque-t-il pas autant du bolchévisme que du national-socialisme ?

V.S. : Il n'est pas assez informé de ses méfaits.

Mais par ailleurs, la communauté internationale n'a pas organisé de blocus économique contre l'URSS quand elle apprit l'organisation d'une famine-artificielle en Ukraine (1932-33).

Zirka Witochynska : Quelle serait l'attitude de la société ukrainienne vis-а-vis d'un procès contre le communisme ?

Lèonide Chklar : D'après les sondages, la majorité de la population est indifférente quant à la liquidation de la "fête de la Révolution d'octobre" (le 7 novembre).

En attendant, la situation socio-économique ne favorise pas la résolution de ce problème. En 1997, le Président de l'Ukraine proposa de faire de cette date la "Journée de la Réconciliation et de la Mémoire", mais le Parlement n'approuva pas cette proposition.

Z.W. : Peut-on dire que l'URSS avait des "collaborateurs" en Ukraine ?

L.C. : Les gens n'avaient pas de choix. La majorité absolue travaillait au profit du pouvoir soviétique. C'est pourquoi le terme de "collaboration" , dans ce cas, est impropre.

Zirka Witochynska : Le monde semble moins méfiant envers le bolchévisme qu'envers le national-socialisme. Pourquoi ?

Youriy Kotchoubey : Le XXème siècle connut deux régimes criminels majeurs : national-socialiste et bolchévique. Mais le monde n'est pas encore parvenu à comprendre les racines et les pratiques du bolchévisme russe : il doit y parvenir pour ne pas permettre un retour de ces monstruosités.

Zirka Witochynska : Comment, à votre avis, pourrait-il le faire ?

Y.K.: Je me prononce pour la création d'un tribunal qui puisse ouvrir les yeux sur le régime bolchévique. Il existe suffisamment de documents pour cela. Ceux qui ne l'ont pas vécu ne peuvent pas le comprendre, les victimes elles-mêmes n'arrivent pas à saisir la nature véritable de ce système.

On doit organiser un tel tribunal d'abord dans chaque pays puis un tribunal international pour juger définitivement, et avec compétence, les crimes et le système lui-même, Comme cela fut fait à Nuremberg pour le national-socialisme.

Z.W. : Doit-on ouvrir les archives ?

Y.K.: A mon avis, il faudrait attendre un peu avant d'ouvrir complètement les archives en Ukraine afin de ne pas provoquer une scission de la société.

Z.W. : Alors, comment juger ces crimes ?

Y.K. : Seule la perspective historique nous permettra d'estimer ceux qui choisirent tel ou tel côté de la barricade. Mais nous ne pouvons pas les juger car, en fait, ils n'ont pas eu le choix.

L'approche personnelle ne donnera rien car on avait affaire à un système totalitaire. La plupart des gens sont nés dans le système clos soviétique où régnait une propagande outrancière, et n'avait aucun contact avec le monde extérieur.

Les bolchéviks discréditaient sans cesse la Résistance ukrainienne en l'identifiant au nazisme : la presse et les affiches parlaient de "nationalistes ukraino-allemands".

Mais on constate que l'Organisation des nationalistes ukrainiens et l'Armée Insurrectionnelle ukrainienne (de résistance, qui menaient une lutte clandestine pour l'indépendance de leur pays) ont dû se battre contre les deux puissances impérialistes.

En 1991, nous nous sommes trouvés devant un choix (1) et dès lors, nous avons le droit de juger ceux qui se prononcent contre l'indépendance de l'Ukraine. Car nous disposons à présent d'une information suffisante sur les crimes du communisme, ce mélange de messianisme russe et d'impérialisme, d'intolérance et de terreur. Il est possible que le communisme, en tant qu'idée utopique, ait droit à l'existence. Mais le régime ayant existé en URSS n'y a pas droit. Il mérite d'être jugé.

Z.W. : En quoi diffère le régime totalitaire de l' URSS de celui des autres pays ?

Y.K. : Il est la négation-même des droits des nations à se développer librement, à avoir leur propre destinée. Le régime soviétique ne peut pas être réduit à la violation des droits de l'homme. Les Tchétchènes et les Tatars furent persécutés en tant que peuples. La famine artificielle de 1932-33, des données en témoignent, fut dirigée avant tout contre les Ukrainiens. On dressa une frontière pour interdire leur ravitaillement. Peut-on appeler cela autrement qu'un génocide (2) ?

Z.W. : Peut-on qualifier les Ukrainiens de "collaborateurs" du système bolchévique ?

Y.K : Concernant l'Ukraine, on ne peut pas parler de "collaboration", car les Ukrainiens se sont retrouvés au sein d'un système totalitaire et étaient contraints а survivre. Il y avait, bien sûr ceux, nombreux, qui lui résistaient (V. Stouss, V. Moroz, D. Choumouk, L. Loukianenko, V. Tchornovil, ...) mais ils se sont immédiatement retrouvés au goulag.

Ce n'est pas de “collaborateurs” qu'il convient de parler, mais de personnes précises qui doivent assumer la responsabilité de leurs actions. Seul un Etat de droit ukrainien indépendant, démocratique peut empêcher le développement des tendances totalitaires dans la société dont le danger apparaît avec les derniers événements en Russie.

(1) Le 1er décembre 1991, l'Ukraine plébiscita (à 91%) l'acte de Proclamation de l'indépendance de l'Ukraine, adoptée le 24 août 1991.

(2) Il existe une riche bibliographie sur ce sujet. Cf. notamment (en français) : Vassyl Barka. “Le Prince jaune”, Gallimard, Paris, 1981; “La Famine-Génocide de 1933 en Ukraine soviétique”. Comité central des organisations ukrainiennes en France, Paris, 1983 (pour le 50ème anniversaire).

Le Kaléidoscope ukrainien 2’1999