Dossier du « LKU » : « Le livre noir… » Version imprimable
29-01-2008

"Le livre noir du communisme" (1) y contribue, ouvant le débat sur ce thème au "Pays de la liberté", sans publicité. En revanche, poussé par la "base".

Entretien autour de cette édition, à Paris, avec l'un de ses auteurs, Stéphane Courtois.

Zirka Witochynska : Qu'est-ce qui vous a poussés à aborder un thème somme toute assez tabou ?

Stéphane Courtois : Il ne faut pas croire qu'on pourra échapper а l'Histoire. Ces peuples de l'ex-URSS ne pourront jamais faire l'économie de l'Histoire et de la mémoire des crimes du communisme. Cette histoire est écrite soit dans les mémoires des acteurs ou de leurs petits-enfants, soit dans le processus de l'Histoire mis en oeuvre par des professeurs, historiens, journalistes... Maintenant, dans 10, ou 50 ans, les Ukrainiens seront confrontés à l'Histoire du communisme.

Z.W. : Un procés du communisme sur le modèle de Nuremberg serait-il une méthode appropriée ?

S.C. : Je n'en suis pas convaincu. Nuremberg a été mis en oeuvre dans des conditions très particulières.

Premièrement, une victoire militaire d'un côté, une défaite militaire de l'autre. Il y eut donc des vainqueurs et des vaincus. Avec le communisme, la situation est tout autre : le système s'est effondré, mais la plupart des apparatchiks sont restés en place.

Deuxièmement, ce procès s'est déroulй au moment des évènements : il y avait donc des survivants des camps, certains camps étaient encore en fonctionnement, on prenait les coupables pratiquement "la main dans le sac".

Dans le cas du communisme, les principaux crimes s'étant produits de 1918 à 1947-48, on est à plus de 50 ans de cette époque, on n'a donc plus les véritables responsables. A Nuremberg, une législation a été mise en place, ce qui est fondamental pour éclairer la criminalité communiste : par exemple, massacres de populations (alors qu'on explique les évènements de 1918-1921 par une prétendue "guerre civile"), pouvoir dictatorial contre une population, surtout ukrainienne, qui refusait de se soumettre, d'où les crimes de masses d'un pouvoir autocratique contre la population civile... Tout ceci relève du crime contre l'humanité.

Z.W. : Donc, le cadre juridique de Nuremberg est trop restreint. Comment y remédier ?

S.C. : Le Nouveau code pénal français (1992) a déjà élargi la notion de critère racial

à des critères politiques, philosophiques...

J'élargis ces critères au "génocide de classe" : c'est le crime dont furent victimes les "koulaks" ukrainiens. A ce propos, il y a un scandale du côté de la gauche française : on a reproché d'oser comparer les crimes du national-socialisme aux crimes du communisme.

Z.W. : Pourquoi cette classe politique crie-t-elle haro sur la comparaison entre ces deux tyrannies socialistes ?

S.C. : D’abord, pour des raisons culturelles et historiques : en 1946, le Parti communiste français était le 1er parti de France (environ 29 % des voix). Et ce PC, particulièrement stalinien, a même envoyé, en août 1991, des télégrammes de félicitations aux putchistes russes. Moscou finançait beaucoup le PCF qui développait la propagande soviétique.

Ensuite, un prestige de l'URSS s'est créé, y compris à droite, à cause de la victoire contre le nazisme.

Enfin, à cause de la révolution française, l'idéologie révolutionnaire est un élément fondamental de l'identité française contemporaine.

En conséquence, nombreux sont ceux qui se trouvaient en sympathie avec l'URSS, et les communistes étaient perçus comme les nouveaux porteurs de cette idéologie révolutionnaire.

Tout ceci a amené à un aveuglement considérable à l'égard des crimes communistes : on n'a pas voulu les voir.

Z.W. : Comment votre livre est-il perçu en Europe ?

S.C. : "Le livre noir du communisme" est sorti en Espagne, Italie, Allemagne, Hollande, Portugal, Roumanie, et va sortir dans toute l'Europe. Aujourd'hui, il compte environ 30 traductions mondiales, et ce n'est pas fini.

Il est perçu de manière très différente selon que les pays connurent un communisme au pouvoir, ou non. En Roumanie, en Allemagne, il n'est pas nécessaire de le leur expliquer, et il ne leur viendrait pas а l'idée d'idéaliser le système communiste qu'ils ont vécu personnellement.

Z.W. : Et en France s'est développée une polémique...

S.C. : En France, s'est développée une vision édulcorée, presque idyllique : la puissance du PCF lui permettait de faire taire les gens qui voulaient parler des crimes du communisme.

Aujourd'hui, sévit une polémique violente sur ce livre. En novembre 1997, l'interpellation, par un député de droite, à propos du "Livre noir", du Premier ministre L. Jospin s'il avait l'intention de saluer la mémoire des victimes du communisme, provoqua une réaction très virulente de Jospin : "Je suis fier d'avoir des communistes dans le gouvernement". Ce fut une réponse politique : il défend ses alliés qui ont été staliniens. Mais en tant qu'ex-membre d'un parti trotskiste totalement léniniste, Jospin lui-même a été victime de cette idéologie révolutionnaire selon laquelle, au nom de la révolution, on a le droit de tuer des gens.

Z.W. : Un véritable débat sur le communisme s'est ouvert en Europe. Comment évolue-t-il ?

S.C. : De grands débats de fond se développent en Allemagne, en Italie, au Portugal. S'y sont impliqués les grands universitaires contemporains. En France, la polémique est extrêmement violente. A tel point que deux de nos collaborateurs, Nicolas Werth et Jean-Louis Margolin, se sont dédis, sous pression.

Z.W. : Pendant que les politiciens pourparlent, la "base" fait le succès du "Livre". Où en êtes-vous dans vos ventes ?

S.C. : En France, la première édition du "Livre" s'est épuisée en 3 jours ! Ce fut le livre le plus vendu pour Noël 1997. Au jour du 8 février 1999, 200.000 exemplaires ont été vendus.

En Italie - même chose. En Allemagne - 150.000 exemplaires vendus. Au Portugal : il a été épuisé en 10 jours, et il y a eu retirage.

Z.W. : Et ceci, sans publicité...

S.C. : Oui, c'est invraisemblable. Car c'est l'anti-best-seller par excellence : aucun auteur célèbre, 189 FF, 850 pp... C'est le patron de la Maison Robert Laffont, Bernard Fixot, qui en a eu l'idée et qui l'a commandé. Ce livre a simplement eu une belle mise en place en librairie.

Z.W. : Pourquoi l'Occident s'est-il si longtemps tu sur "l'empire du mal" ?

S.C. : L'Occident se trouvait, psychologiquement et politiquement, dans une situation très confortable : l'URSS, c'est le mal, tandis que "chez nous" (L'Europe, les USA), c'est le bien.

L'explosion de l'URSS nous remet dans un processus historique. L'intelligentsia européenne, dont l'amputation, en 1917, puis en 1945-46, et les occultations, ont favorisé les Etats-Unis - et donc leur puissance et leur sous-culture - connaît à nouveau les échanges qui sont repartis dès la tombée du rideau de fer, et c'est fondamental.

-----------------------------------

1. Stéphane Courtois. Nicolas Werth. Jean-Louis Panné. Andrzej Paczowski. Karel Bartosek. Jean-Louis Margolin. Le livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression. Robert Laffont, Paris, 1997.

Le Kaléidoscope ukrainien 2’1999