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Mais qui était-ce donc ? « Un pogromiste » ? « Un antisémite » ? - comme le martelait un milieu malveillant ? 120 ans après la naissance de Symon Petloura, chef d’Etat ukrainien, les archives soviétiques dévoilent l’arsenal “diplomatique” des bolchéviks : meurtres, diffamation médiatique, procès truqués… Et pour cause : avec l’Europe, cette figure politique moderne qu’était Petloura aurait pu empêcher la tyrannie soviétique… et ses conséquences !
Le 25 mai 1926, à Paris, Samuel Schwarzbard assassine Symon Petloura en plein jour et se rend à la police française. Cet immigré de Smolensk, arrivé en France en 1910 et naturalisé français en 1925, affirme qu’ayant entendu des récits sur de nombreux pogromes anti-juifs perpétrés en Ukraine “qui se trouvait alors sous le contrôle de Petloura”, il prit la résolution de venger ses frères de race en tuant cet homme. Mais ni l’instruction du dossier, ni le procès devant la Cour d’assises de la Seine, du 18 au 26 octobre 1927, n’apportèrent de révélations intéressantes sur les circonstances exactes dans lesquelles ce crime fut préparé, ou sur les mobiles véritables qui l’avaient inspiré. N’ont pas été élucidées, notamment, ces questions d’une importance capitale, propres à modifier du tout au tout la physionomie de l’affaire : le mystérieux voyage en Russie de Schwarzbard en pleine révolution; son engagement, selon certains témoins, dans l’Armée rouge; ses curieux visiteurs en France (militants anarchistes, communistes, agents provocateurs); le mystère du pneumatique qui ne pouvait avoir été posté par Schwarzbard; ses complicités, dont le suspect Volodine, qui disparut dès réception de la convocation du magistrat français; les moyens légaux ou obliques, par lesquels Schwarzbard, condamné pour cambriolage et indésirable en Autriche, expulsé de Hongrie sans papiers mais en possession de brochures anarchistes, reçut l’autorisation de venir se fixer en France... Par ailleurs, la Russie, ayant à nouveau occupé l’Ukraine, et compte tenu du rôle national et international qu’avait été appelé à jouer Symon Petloura, récrivait l’histoire - et bien souvent la provoquait - au détriment de ses colonies. Symon Petloura sorti du peuple et porté au sommet du pouvoir Après la destruction de l’Etat cosaque ukrainien, par Catherine II, en 1775, tout portait à croire que l’Ukraine ne se relèverait plus. Erreur : elle connut, malgré les répressions et les interdictions, une renaissance culturelle qui réanima la conscience nationale. Symon Petloura naît en 1879 à Poltava, Ukraine orientale, sous occupation russe. Descendant d’une famille cosaque ukrainienne, il adhère très tôt au Parti révolutionnaire ukrainien (ROuP), ce qui engendre son renvoi du séminaire (en 1901). Il préparera ses examens par correspondance et deviendra journaliste. En mars 1917, la révolution de Pétrograd renversa le régime tsariste et démembra l’empire. Les Russes, pour qui cette révolution n’avait qu’un caractère social, ne remettaient pas en question l’existence de l’empire. Mais pour chacun des peuples subjugués par la Russie, cette révolution était aussi nationale. Enrôlé d’office, comme 3 à 4 millions de ses compatriotes dans l’armée impériale russe, Symon Petloura sera l’un des délégués au 1er Congrès militaire ukrainien, embryon de l’armée ukrainienne, car il entendait servir sa patrie. Le mouvement national ukrainien amène progressivement l’Ukraine à l’indépendance. Le 9 mai 1919, grâce à ses qualités intellectuelles, organisationnelles et humaines, Petloura devient président du Directoire (chef du gouvernement ukrainien), tout en restant Otaman-en-chef (1) de l’armée de la République populaire ukrainienne (UNR). Un enfer de Dante Lourde responsabilité, puisqu’il s’agit avant tout de préserver l’indépendance : dès le début, l’ Otaman-en-chef Petloura doit combattre à la fois les Russes Blancs (qui s’organisent rapidement grâce à l’aide des Alliés), les Russes rouges (dès le 3 janvier 1919, l’Armée rouge occupe Kharkiv, Tchernihiv, Poltava, puis la capitale Kyïv, tandis que Pétrograd ne cesse d’envoyer en Ukraine de nouveaux groupes d’action), les Polonais (aidés par l’Entente), et les éléments russes démobilisés qui s’adonnent au brigandage. Des soldats appartenant à des unités irrégulières, mais aussi des bandes de pillards, formées à la faveur de l’anarchie, des groupes de cavaliers - hommes sans foi ni loi, déserteurs, aventuriers, voleurs et criminels échappés des prisons ou du bagne sibérien - trouvent des “chefs” à leur mesure : un Makhno, un Grigoriev, avec qui ils répandent la terreur à travers tout le pays. De leur côté, des agents bolchéviques, introduits en Ukraine clandestinement, se livrent à la subversion par une intense propagande communiste. Le tableau serait incomplet si l’on ne mentionnait l’occupation, au sud-ouest, de la Bessarabie et de la Boukovyna par les troupes roumaines. C’est dans cet enfer de Dante que le jeune gouvernement “ambulant” présidé par S. Petloura (obligé de siéger, dès février 1919, à Vinnytsia, Jmerynka, Proskouriv, Kamianets’... et même dans des wagons des trains qui le rapprochent des fronts), doit se préoccuper de la direction et de l’organisation du pays. De plus, une terrible épidémie de fièvre typhoïde décime l’armée régulière ukrainienne, contrainte d’opérer une retraite générale et de passer, le 4 décembre 1919, à une guerre désespérée de partisans en Ukraine occupée par les soviétiques. L’accord polono-ukrainien du 21.4.1920 prévoit une aide militaire polonaise à l’Ukraine au prix de l’abandon, à la Pologne, des territoires occidentaux de l’Ukraine. Mais l’avance des troupes polono-ukrainiennes, qui libèrent Kyïv, est éphémère. Pressée par les Alliés, la Pologne négocie avec les soviétiques et abandonne son allié ukrainien. Face à une Armée rouge 10 fois supérieure en nombre, l’Armée ukrainienne doit se replier, le 1er novembre 1920, et le gouvernement ukrainien - s’exiler en Ukraine occidentale, devenue territoire polonais. Mais Petloura et ses collaborateurs poursuivent leur activité, concentrant leurs efforts sur la politique extérieure, tandis que révoltes et soulèvements secouent l’Ukraine tout au long des années 1921-23, entretenant l’espoir né de l’indépendance. Le 31 décembre 1923, Symon Petloura, traqué par les agents de la Tchéka (2), quitte la Pologne pour la Hongrie; puis il rejoint la mission diplomatique ukrainienne à Genève pour tenter de gagner la Ligue des nations à la cause de l’Ukraine, avant de s’installer en 1924 à Paris où, le 25 mai 1926, il est assassiné… Qui perpétrait les progromes et pourquoi ? Les massacres de Juifs ne constituaient nullement un phénomène nouveau en Russie. De tout temps on y usait de ces procédés criminels. Le tsar Nicolas II non seulement accepta d’être membre d’honneur de l’”Union du peuple russe”, plus connue sous le nom de “Centaine noire” - mouvement chauviniste russe - mais affecta... plus de 12 millions de roubles pour éditer et diffuser de la littérature antisémite. Cette littérature inondait les territoires situés au-delà de la “Tchertoy ossedlosty” (délimitation des territoires sur lesquels les Juifs étaient obligés de s’installer), c’est-à-dire en Ukraine, en Biélorussie et en Lituanie. D’autre part, en raison de cette délimitation, les Juifs étaient plus nombreux en Ukraine - un tiers de la population juive mondiale du début du XXème siècle - , qu’en Russie. Et en dépit du fait qu’ils abandonnaient le yiddish pour le russe, langue de l’occupant de l’Ukraine, et que la majorité de la population juive ne soutenait pas le mouvement ukrainien de libération, ce sont presqu’exclusivement des forces non-ukrainiennes qui perpétraient les pogromes. Des auteurs israélites hautement qualifiés, tels Margoline (membre du Collège russe des avocats, représentant les Juifs à de nombreux procès “de pogromes” et président de l’Organisation territoriale juive), Tiomkine, le professeur Salomon Goldelman, attestent la fréquence et la violence extrême des pogromes anti-juifs commis par les gardes russes blancs commandés par Denikine, qui adoptèrent le cri de ralliement de la fameuse “Centaine Noire” : “Tue les Juifs, sauve la Russie!” Avec la chute de la Russie tsariste, aux exactions, aux massacres et aux pogromes des Russes blancs succèdent ceux des Russes rouges, notamment ceux du général soviétique Boudionny. Trotski, en 1920, dans son discours aux agitateurs bolchéviques que l’on envoyait en Ukraine, donna cette “recommandation” : “S’il se produit des cas de brigandage dans l’Armée rouge, il est indispensable de les imputer aux petlouristes”, et ajouta : “l’Ukraine doit être soviétique, et Petloura - effacé de la mémoire pour toujours”. On ne saurait être plus clair. le philosémitisme de l’Ukraine indépendante¾Un phénomène unique dans l’histoire des pays européens Dès le début de la construction de l’Etat ukrainien, le problème de la minorité juive est pris en compte : un vice-secrétariat aux affaires juives est constitué, des portefeuilles ministériels sont confiés à plusieurs Juifs (M. Zilberfarb, M. Rafès, M. Zolotariov, A. Rèvoutskyï, Voulf-Latskyï, P. Krasnyï, S. Goldelman, etc.), le yiddish a tous les droits, s’ouvrent des écoles juives, des chaires d’histoire et de littérature juives... En 1919 le gouvernement ukrainien compte un ministère des affaires juives contrôlé par le Conseil national juif ! Ces acquisitions étaient un phénomène unique dans l’histoire des pays européens. Symon Petloura dépensait toute son énergie à châtier les coupables Un nombre important de documents témoignent de l’attitude du pouvoir ukrainien à l’égard des pogromes, dont : l’ordre (28.12.1917), au Secrétariat militaire de la République populaire ukrainienne, définissant les responsabilités de la commission interministérielle de lutte contre l’anarchie; l’ordre de Symon Petloura (29.12.1918) ukrainienne et d’arrêter les provocateurs;-d’empêcher l’agitation anti dès le 11.1.1919, le gouvernement ukrainien signe un appel aux cosaques et aux Juifs afin d’empêcher les pogromes. Et le 16 janvier 1919 l’Otaman-en-chef Petloura sanctionne la peine de mort pour les brigands. Le 9.4.1919, Petloura ordonne la formation d’une commission d’enquête sur le pogrome de Proskouriv, perpétré sous le commandement de l’otaman Sèmessenko grâce à des agents provocateurs : les participants directs sont exterminés, et Sèmessenko - fusillé. Commettent également des pogromes des insurgés spontanés comme Grigoriev, Strouk, Sokyrka, Martynenko, chef-félon d’un escadron cosaque, et notamment Makhno. Le 17 juin 1919 l’Otaman-en-chef Petloura adresse un télégramme au commandant de l’arrière-front dans lequel il ordonne de fusiller sur-le-champ les provocateurs qui incitent les cosaques ukrainiens aux pogromes anti-juifs. En mai 1919, S. Petloura signe une loi sur la création d’une commission d’enquête sur tous les progromes antijuifs. De plus, le gouvernement de l’UNR invite les membres de la communauté juive étrangère à venir se rendre compte de la situation en Ukraine : Oussychkine, Goldstein, Motskine, Akhad-Haam et Yokhelman. Mais toutes ces personnes déclinèrent l’invitation. Comme l’explique Margoline, “dans le feu de la colère naturelle, de l’affliction et de l’indignation (...), aucune organisation juive ne profita de cette proposition hautement équitable qui respirait l’objectivité et la confiance envers ces organisations”. D’autres Juifs reconnaissent des faits comme celui-ci : Symon Petloura, n’ayant pas encore à sa disposition sa propre armée, autorise les soldats juifs à organiser des détachements spéciaux pour défendre la population juive. Au cours de l’année 1919, des mesures sévères sont prises à l’encontre des instigateurs de pogromes. En outre, le gouvernement ukrainien assigne au Ministre des affaires juives des sommes considérables (31,4 millions de hryvnias) pour venir en aide à la population juive éprouvée. Un procès qui contribua à falsifier l’histoire L’affaire du procès, qui fut l’une des plus retentissantes de l’entre-deux-guerres, intéressait notamment les milieux israélites internationaux. Des journalistes et des correspondants de presse étaient accourus des quatre coins du globe : de toute l’Europe, d’outre-Atlantique, et même de Mandchourie. Parmi les témoins cités, témoins dits de “moralité”, des noms illustres, tels la comtesse de Noailles, Maxime Gorki, Albert Einstein, Joseph Kessel, Victor Margueritte, le professeur-physicien Langevin, les poètes francophones d’inspiration juive Edmond Fleg et André Spire. Cependant, comme ils n’étaient pas allés en Ukraine entre 1917 et 1920, ils ne pouvaient verser, à ce dossier, aucun élément inédit. Les menées secrètes de l’URSS avaient un triple but : flétrir la mémoire de Symon Petloura, imputer les pogromes anti-juifs au mouvement ukrainien de libération nationale, et prouver que Schwartzbard n’était pas un agent soviétique, malgré certains faits compromettants qu’il fallait à tout prix étouffer. Par exemple, celui-ci : Eli Dobkowski, ancien Commissaire principal adjoint, au Commissariat juif central, avait fait parvenir au Procureur général français une longue déclaration, lue au procès le 20 octobre 1927, dans laquelle il donnait des preuves de la complicité de “l’agent soviétique Volodine”, car Volodine lui avait avoué sa participation au crime. Réaction de l’avocat de Schwarzbard, Me Henri Torrès : refuser le témoignage de Dobkowski et le soumettre à un examen psychiatrique... Pour sa part, l’ancien officier du KGB Piotr Dériabine passé à l’Ouest déclarera, sous la foi du serment, en 1965, qu’il avait entendu dire au “Département émigration” du service de sécurité de Moscou que Petloura avait bien été assassiné par ce même service de sécurité. “Strictement confidentiel” Pour travestir ce meurtre politique en crime passionnel et orienter ce procès très médiatisé, tous les moyens étaient bons : . pressions sur le choix des témoins : les autorités soviétiques étaient opposées à la citation à la barre de Miloukov, ancien ministre tsariste, de Zlatkowskyï et Lynnytchenko, membres de l’Association ukrainienne de la Croix-Rouge; en revanche, elles manoeuvraient de telle sorte que témoignent Lyssenko et Vynnytchenko; . témoignages douteux, arrachés à d’anciens soldats de l’armée de l’UNR restés en Ukraine soviétique. Sous un régime totalitaire, de tels “témoins” n’étaient pas difficiles à trouver. On recueillait aussi de ces “témoignages” auprès de Juifs émigrés en Palestine ou en Argentine; . intimation à la presse soviétique de ne publier que les communiqués de l’agence TASS ou des mandataires du Commissariat populaire des Affaires Etrangères (CPAE) de l’URSS. De telles directives portaient l’inscription “Strictement confidentiel”. Les instructions sus-citées figurent dans la directive secrète du CPAE de l’URSS du 18.1.1927 adressée à Lazar Kaganovitch, secrétaire général du Comité central du PC bolchévique d’Ukraine, et futur organisateur de la terrible famine artificielle de 1932-33 en Ukraine. Cette campagne anti-ukrainienne, commentée de manière diverse, transpirait dans la presse occidentale : les journaux de l’époque, et non des moindres, parlaient des “pogromes en Ukraine”, de “l’antisémitisme qui y régnait” et, bien entendu, suivaient le procès : “Le Figaro”, “Le Journal”, “Le Matin”, “Le Temps”, “La Tribune Juive”, “Revue des Grands Procès Contemporains”, “Daily Herald”, “Morgen Zeitung”, etc... Le verdict La salle d’audience la plus spacieuse du Palais de Justice était encore trop étroite pour recevoir la foule qui se pressait à l’entrée. Avant-même l’ouverture des débats, l’atmosphère passionnelle, entretenue par la presse, était incompatible avec la sérénité de la Justice. D’autre part, l’ avocat de Schwarzbard était un “défenseur puissant des communistes français et des communistes d’importation”, comme le souligna “Le Figaro”. Aussi, concentrant sa plaidoirie sur les pogromes, que l’on devait, selon lui, attribuer à l’ancien dirigeant de l’Ukraine indépendante, Me Henry Torrès transforma le procès de l’assassin en un procès de la victime - qui ne pouvait plus se défendre. Bien qu’aucun témoin n’ait pu déterminer ne serait-ce qu’une part de la responsabilité de S. Petloura dans ces massacres, le verdict tomba, stupéfiant : acquittement de l’assassin... De toutes parts affluent des télégrammes, des marques d’indignation et de sympathie envers la personne de l’Otaman immolé. D’éminentes personnalités, pour certaines israélites, lui rendent hommage. Le publisciste sioniste Volodymyr Jabotynsky réagit ainsi à la mort de Symon Petloura : ni Petloura, ni “les autres membres en vue du gouvernement ukrainien n’ont jamais été ce qu’on appelle des “pogromistes”, je connais très bien ce type d’intellectuel nationaliste ukrainien contaminé de socialisme. J’ai (...) mené avec eux la lutte contre les antisémites et les russificateurs. On ne pourra me convaincre ni les autres intellectuels sionistes de la Russie ndlr), que l’on puisse considérer les¾méridionale (c.à.d. d’Ukraine gens de ce type comme des antisémites. (...) la raison réside non pas dans l’antisémitisme subjectif des personnes, mais dans l’antisémitisme actif des circonstances ”. Yozef Lichten, directeur national chargé des relations culturelles internationales à la Ligue antidiffamatoire : “Qu’aurait-il (S. Petloura - ndlr) encore pu faire pour empêcher les pogromes qui s’embrasèrent sur un territoire gagné par l’anarchie, quand lui-même n’avait pas le plein contrôle de son armée ? Il convient de reconnaître comme une grande injustice historique le seul fait d’accuser Petloura pour les crimes d’otamans de toute espèce” (3). “Dire que Petlura était antisémite ! Quelle sinistre plaisanterie !” - disait une lettre du général Tabouis, ancien Commissaire général (ministre) du gouvernement français en Ukraine. “Simon Petlura a fait son possible pour empêcher les progromes”, - écrivait le général Freydenberg, successeur du général Tabouis, “ce qui était naturel, étant donné les sentiments d’altruisme élevé de Simon Petlura”. Egalement indigné, à la lecture dans les journaux, des calomnies lancées contre la mémoire de Petloura, le capitaine de Bailleux, un officier français, écrivit, du Maroc, au juge d’instruction parisien : “Ce sont d’infâmes mensonges !” et il ajouta qu’un autre officier, le lieutenant Lewinson, pourrait le proclamer aussi, car il fut le seul officier, avec lui, à avoir fait campagne avec les Ukrainiens. L’ingénieur français Baudry, qui vécut 29 ans en Ukraine, et qui connaissait à fond les événements et les hommes de ce pays, affirma au procès, sous la foi du serment : “Petloura était hostile aux pogromes (...) dans l’état d’anarchie où se trouvait l’Ukraine, aucun gouvernement n’aurait pu les empêcher”. Et l’on pourrait prolonger la liste de ces témoignages, aussi nombreux que spontanés. Position de l’Entente sur l’indépendance de l’Ukraine Dès le début de la guerre, Symon Petloura croit fermement à la victoire des Occidentaux, c’est-à-dire, dans son esprit, à celle du camp de la liberté et de la démocratie, conforme aux intérêts de l’Ukraine. Il se démarque ainsi des autres leaders ukrainiens V. Vynnytchenko et V. Tchekhivskyï qui croient en une paix possible avec les bolchéviks. Dans leurs pourparlers avec l’Entente, les Ukrainiens essaient d’obtenir la reconnaissance de leur Etat et une aide dans la guerre contre la Russie soviétique. La France, qui cherche des alliés pour maintenir le front oriental, reconnaît de facto, le 4 janvier 1918, la République ukrainienne. Mais le colonel Freydenberg, qui dirige la délégation française de l’Entente, est influencé par l’entourage de Dénikine, Koltchak, et les autres généraux blancs, partisans de la restauration de l’ancienne Russie, et farouchement opposés à un Etat ukrainien indépendant. Et cela, en dépit du fait que les officiers de Dénikine annoncent ouvertement qu’après avoir défait les Ukrainiens, leur chef commencerait la lutte contre les Polonais et les Roumains... L’Europe, s’alliant à Petloura, aurait pu faire l’économie de la tyrannie soviétique et... de son héritage actuel Pourtant, une fois encore, l’Ukraine aura servi de rempart à ses voisins européens contre les invasions de l’Est. L’Otaman Petloura était conscient que “le bolchévisme n’a pas réussi à percer vers l’Europe occidentale grâce à la résistance de l’Ukraine”. Oleksander Choulguine, ancien ministre des nationalités et des affaires étrangères d’Ukraine, confirme cette vision des choses au procès : “les troupes rouges voulaient accaparer notre jeune République pour en faire une base de départ vers l’Occident. Et grâce au héroïsme de nos soldats, nous les avons empêchés d’aller rejoindre, en Hongrie, les troupes de Bela Kun”. De son côté, A. Desroches constate : “en 1920, les soldats de Petlura, combattant aux côtés de ceux de Pilsudski contre l’Armée rouge, avaient (...) contribué à la sauvegarde de l’Europe Centrale et Occidentale, gravement menacée par le bolchévisme au lendemain d’une longue guerre mondiale dont elle sortait épuisée et meurtrie. Ce fait d’armes mérite, à lui seul, une mention particulière.” L’Ukraine sera néanmoins sacrifiée au totalitarisme soviétique qui empoisonnera les relations internationales pendant 70 ans et qui, compte tenu de son impact mentalitaire, retarde l’installation de la démocratie. En tant qu’Etat pacifique, l’Ukraine est devenue indispensable au monde, ce qu’attestèrent plus de 150 Etats ayant reconnu son indépendance depuis le 1er décembre 1991 (4). Afin que ne se reproduisent plus les horreurs perpétrées au début du XXème siècle dans la guerre contre l’indépendance ukrainienne, conséquence d’une mésentente entre l’Occident et l’Ukraine, il est ¨nécessaire que les deux parties tirent les leçons de l’Histoire. Zirka Witochynska ------------------------------- (1) Otaman-en-chef : commandant-en-chef de l’armée. (2) Tchéka : police soviétique politique des années 1920, chargée de l’espionnage et de la répression, dirigée de Moscou par F. Dzerzynski. (3) Brochure en ukrainien : Tarass Hunchak. Symon Petloura et les Juifs. Kyïv, Lybid’, 1993. (4) Date à laquelle les Ukrainiens plébiscitèrent - à 91% - l’acte de Proclamation de l’indépendance de l’Ukraine adoptée le 24 août 1991. Bibliographie en français : Borys Martchenko: “Simon Petlura”. Bibliothèque ukrainienne S. Petlura. Paris 1976 Alain Desroches. “Le problème ukrainien”. Nouvelles éditions latines. Paris 1962 Revue “L’Est européen”. Paris n° 48 (2/1966), n° 52 (6/1966) , n° 141 (5-6/1975) Un nombre important de documents et articles est conservé à la Bibliothèque ukrainienne Simon Petloura (BUSP) 6, rue de Palestine à Paris. A noter que la BUSP et le Ministère français des affaires étrangères ont entrepris des démarches pour rapatrier, de Russie, les archives tombées aux mains des soviétiques. Bibliographie en ukrainien : voir la liste dans la version ukrainienne de cet article (Міти, Симон Петлюра). Sur ce même thème... - En août 1999, s’est tenu à Kyïv le séminaire international “Symon Petloura et l’époque de l’UNR” (République ukrainienne populaire, 1917-1920). Le chercheur juif ukrainien Anatoliy Podolskyï estime que “les Juifs ukrainiens devraient communiquer une image objective de l’Ukraine. Et surtout, il convient de rechercher la cohésion” car “la presse israélienne, après le procès de Schwarzbard, a développé une agitation anti-ukrainienne. Et cela engendra deux mythes : que “les Ukrainiens sont des antisémites”, et que “tous les Juifs sont des bolchéviks, affirme A. Podolskyï. Maintenant que nos deux peuples ont leurs Etats, il est indispensable de développer la science et d’étudier les influences culturelles réciproques dans la tolérance”. A ce propos, Oleksander Zaremba, responsable du service de l’Histoire et de la culture juive à l’Institut de recherches politiques et ethnonationales de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine, constate : “nous collaborons déjà activement avec les Canadiens de Montréal, les Américains et les Israéliens. Nous regrettons cependant qu’il n’y ait aucun contact avec nos collègues français”. - Le metteur-en-scène Romane Chirman, auteur du film documentaire “Et il y aura un nouveau jour”, éclaire l’histoire des relations ukraino-juives au sujet de laquelle, selon lui, “il existe encore beaucoup de mythes, de préjugés et de malentendus”. - La Représentation, à Kyïv, de la Bibliothèque ukrainienne Symon Petloura (BUSP) à Paris, a créé un concours pour les meilleures oeuvres sur Petloura. - “Grâce au nombre important de documents d’archives publiés aujourd’hui, chacun peut objectivement analyser les événements qui se sont déroulés sur le sol ukrainien dans les années 1917-1920”, remarque Volodymyr Serhiytchouk, professeur d’histoire, directeur de la ¨Représentation, à Kyïv, de la BUSP. LE KALEIDOSCOPE UKRAINIEN 1’2000 |