Famine artificielle – première « victoire » Version imprimable
30-01-2008

Le 22 novembre 2003, date officielle de la commémoration des victimes de la famine artificielle de 1932-33, est devenu une étape dans la prise de conscience, par l’humanité, de l’envergure du génocide ukrainien. Avant cette date, l’Organisation des Nations Unies a reconnu la Grande Famine mais, sous l’influence de la Russie, des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, l’ONU ne l’a pas nommée « génocide »… Jusque-là.

La Famine ukrainienne des années 1932-33 a été reconnue par plus de cinquante pays, membres de l’ONU, en témoigne la déclaration, rendue publique avant le 70ème anniversaire de la commémoration, qui a aussi été signée par 25 autres pays dont la Russie, les Etats-Unis et le Canada, et soutenue par la Délégation italienne représentant l’Union européenne. Il y va de la reconnaissance, par l’ONU, d’une tragédie nationale pour le peuple ukrainien, mais le mot « génocide » n’y paraît pas. Pourtant, encore en 2002, les diplomates ukrainiens avaient commencé à former un groupe de pression au sein des Nations unies concernant une résolution sur la Famine comme Génocide du régime stalinien contre l’Ukraine.

En Ukraine, en mai 2003, lors d’une réunion spéciale de l’Assemblée parlementaire d’Ukraine, la Famine de 1932-33 a été reconnue comme Génocide. Dans son discours adressé au peuple à l’occasion de la Journée commémorative des victimes de la Famine et des répressions politiques, le Président Lèonide Koutchma, avait clairement nommé la Famine de 1933 « Génocide », et reconnu qu’elle avait été minutieusement planifiée contre la nation ukrainienne. L’argumentaire de l’Appel au peuple du Parlement répond tout à fait à la vérité historique et est exprimé en termes juridiques précis. Notons que le groupe communiste a jugé utile de quitter la salle du Parlement pendant le vote du problème en question. Faut-il s’étonner que les descendants de cette idéologie criminelle ne reconnaîtront pas leur culpabilité ? Jusqu’à présent, ils s’efforcent de prouver que la Famine avait été « causée par la sécheresse », par une « infraction » et par la « déviation du cours de la collectivisation », par des « erreurs » et par le « malheur » dû au déficit de blé sur tout le territoire de la… Russie !

Position pour le moins étonnante, puisque la documentation littéraire et scientifique ukrainienne sur la Famine de 1933 fait état de… 6 000 titres prouvant, pour la plupart, qu’il s’agit d’un crime consciemment planifié et exécuté, avec des conséquences catastrophiques sur la démographie en Ukraine.

Le Génocide ukrainien est reconnu depuis 1988

Ces faits criants ont été résumés dans la Déclaration de l’ONU comme une « effroyable violation des droits de l’homme ». Toutefois, les observateurs internationaux notèrent que trois membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (la Russie, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne) étaient d’avis que cette question manquait de pertinence . Le paradoxe réside dans le fait qu’au 16ème point des « conclusions » de la Commission sur la Famine 1932-33 du Congrès des Etats-Unis, adoptées le 19 avril 1988, la Famine a été qualifiée de Génocide. 15 ans plus tard, les représentants des Etats-Unis changent leur position. La seule explication possible est qu’ils ne veulent pas créer de précédent : selon certains, la reconnaissance de la Famine en Ukraine, comme Génocide, pourrait inciter d’autres citoyens américains, africains ou mexicains, à revendiquer la reconnaissance des génocides à l’encontre de leurs peuples. La Grande-Bretagne, qui eut de vastes teritoires coloniaux, pourrait avoir les mêmes craintes.

L’allégation de Poutine

La situation est quelque peu différente en ce qui concerne la Russie qui ne souhaite pas reconnaître le Génocide ukrainien. Si le Président russe, V. Poutine, dans son dernier discours à l’ONU, a reconnu la Famine artificielle comme tragédie nationale du peuple ukrainien, il a allégué que d’autres régions de l’URSS ont également souffert de la Famine. Une telle position de la Russie, héritée du passé soviétique, montre clairement que le Kremlin ne veut pas en porter la responsabilité morale. La parution, dans la Déclaration de l’ONU, sur la Famine de 1932-33 en Ukraine, de références aux victimes de la Guerre « civile », ainsi qu’aux victimes de la Famine en Russie, au Kazakhstan et dans le Caucase du nord, ne s’expliquent que par les pressions de Moscou. Car l’ONU n’a fait que citer les paroles de V. Poutine, sans recherches historiques particulières, ni sources prouvant que la Famine, sur le territoire de la Russie ou du Kasakhstan, eut lieu justement là où vivaient, de manière compacte, des personnes déplacées… ukrainiennes.

La bévue de « L’année russe en Ukraine »

Les tentatives d’expliquer la vérité n’ont pas contribué au « renforcement des relations de bon voisinage ». C’est pourquoi certaines forces politiques en Ukraine exigèrent, de la part de la Russie, des excuses officielles concernant la Famine artificielle et la remise, à une date ultérieure, de « l’année de la Russie en Ukraine » qui devait se dérouler… sur fond de Commémoration du 70ème anniversaire de la Famine de 1933 !

La Famine de 1933 : « un Génocide »

Malgré le refus de ne pas se charger de la responsabilité des crimes commis par l’URSS, dont la Russie actuelle se veut en revanche l’héritière en droit, la raison de cette appréciation erronée de la Famine peut résider dans le déficit d’informaiton sur le travail et les conclusions de la très compétente Commission internationale précitée. Ne comprenant aucun Ukrainien, elle relatait, en 1988, les faits de génocide du peuple ukrainien lors de la Famine de 1932-33. L’initiateur en était un juriste connu dans la diaspora ukainienne, Volodymyr-Youriy Danyliw. A cette époque, sept des meilleurs juristes du monde, jugèrent, à l’unanimité que « la Famine était un acte de génocide… ». Les documents et matériaux rassemblés par la Commission doivent convaincre tous les membres du Conseil de Sécurité de l’ONU que la Famine de 1933 était précisément un génocide, instrument conscient de la politique du gouvernement de Moscou, affirme le professeur Volodymyr Serhiytchouk, historien. Et ajoute que dès la prochaine assemblée de l’ONU, cette question doit être examinée sur la base des conclusions-mêmes de la Commission internationale de 1988. « Je pense que, de toute façon, la vérité l’emportera », conclue le professeur.

Grâce aux recherches scientifiques, il est de notoriété publique qu’au XXème siècle, ce sont les peuples polonais, juif, et ukrainien qui ont le plus souffert des extrerminations. C’est pourquoi en Pologne, existe l’institut « Pomienchi narodovy » (« de mémoire populaire »), avec ses dix filiales dans différentes villes de Pologne, doté d’un budget important. En Israël, il y a « Yad Vashem », institution qui, depuis des dizaines de décennies, travaille activement à ce que le monde entier se souvienne de l’Holocauste juif. En Ukraine, il y a l’Association « Mèmorial » Vassyl Stouss.

Une petite association a vaincu le pouvoir…

« Si l’Etat faisait ne fût-ce que 10% de ce qu’a réalisé ‘ Mèmorial ‘, le génocide ukrainien serait depuis longtemps reconnu par le monde », dit Romane Kroutsyk, président de l’Association de Kyïv du « Mèmorial ». En effet, les matériaux réunis et diffusés par cette asociation sont uniques par la force tant des faits, que des témoignages.

L’exposition « L’imprescriptible. Chronique de l’inquisition communiste », créée par l’Association « Mèmorial » Vassyl Stouss, a déjà fait le tour de plus de 30 pays (sous forme d’affiches et de catalogues). Et pourtant, au commencement, aucune administration, en Ukraine, ne voulait l’entendre, renvoyant les organisateurs d’un ministère à l’autre. Après maints obstacles, ils ont réussi à obtenir une ordonnance de l’Administration présidentielle stipulant le soutien de l’Etat, et son aide. Grâce à cela, plus de 500 exemplaires de matériaux de l’exposition ont pu être envoyés dans les villes ukrainiennes. De plus, on prévoit la parution d’un disque compact sur l’exposition. Enfin, de nombreuses conférences sont données sur ce sujet.

Il est intéressant de noter que ces actions sont également respectées dans les milieux russophones. Un bémol cependant : lors du requiem, place Mykhayliwska, le jour de la commémoration officielle de la Famine, toute l’attention fut portée sur ce qui a été dit, et par qui. Reprenant les longues citations des politiciens, la presse a souvent omis d’informer les lecteurs que le requiem était partie intégrante de l’action « Allumez une bougie », et que, ce soir-là, les milliers de bougies allumées dans de nombreuses villes d’Ukraine et du monde symbolisaient l’immortelle mémoire pour les victimes innocentes de la haine soviétique.

Katèryna Oussatchova