Victoire des scientifiques sur la légende de Pèrèïaslaw Version imprimable
30-01-2008

« Hitler a conclu un armistice avec une France ruinée. Mais les Français ne célèbrent pas de tels événements.

Les Ukrainiens, eux, sont contraints à le faire », constate le Père Youriy Mytsyk, invité de la rédaction d’ukrscope.com, professeur à la chaire d’histoire de l’Université nationale « l’Académie Mohyla de Kyïv » et prêtre orthodoxe ukrainien.

Il s’agit d’un oukaz, de 2002, du Président de l’Ukraine Lèonide Koutchma, ordonnant la célébration du 350ème anniversaire du « traité de Pèrèïaslaw ».

Notre interlocuteur, spécialiste de l’histoire de la période cosaque ukrainienne (16-18ème siècles) et auteur de plus de 1000 publications, apprécie pour nous l’échec d’une telle décision.

Zirka Witochynska : Prêtre et historien, ces deux « états » sont-ils conciliables ?

Père et Professeur Youriy Mytsyk : Je suis devenu prêtre à 45 ans, étant déjà professeur et auteur de centaines d’ouvrages. Je n’en suis pas pour autant tendancieux. Au contraire, un homme croyant doit servir d’exemple dans l’exécution des Commandements de Dieu. En tant que prêtre, j’ai commencé à mieux étudier l’histoire de l’Eglise.

Quant à l’athéisme, c’est aussi une croyance, celle en ce que Dieu n’existe pas. Quand les athéistes pensent détenir la Vérité, c’est eux-mêmes qu’ils trompent avant tout.

Z. W. : Qu’est-ce que ce « traité de Pèrèïaslaw » de 1654 ?

Y. M. : Ce ne fut pas un traité comme on le comprend aujourd’hui. Ce devait être un accord conclu entre le gouvernement moscovite, et les représentant des trois classes sociales de la Hetmanchtchyna (un cinquième du territoire de l’Ukraine gouverné par un hetman ukrainien) : les Cosaques, la bourgeoisie et le clergé.

Le clergé refusa de prêter serment, la bourgeoisie exigea qu’on accepte son statu quo (l’auto-administration municipale), tandis que les Cosaques ne se sont entendus avec le gouvernement moscovite que partiellement.

Cela signifie que sur les 23 articles du « traité », seuls 17 ont été harmonisés, alors que les 6 les plus importants laissèrent les parties en désaccord. En outre, de nombreux points concernant les futures relations entre Moscou et l’Ukraine sont restés en marge de ce « traité ».

Z. W. : Vous parlez d’un « prétendu » traité ?

Y. M. : Ce fut plutôt une déclaration d’intentions. Ce « traité » était inachevé, incomplet, imparfait et, finalement, exista moins de deux ans.

Z. W. : Et que s’est-il passé au terme de cette courte période ?

Y. M. : En automne 1656, Moscou l’a brutalement violé, concluant un traité séparé avec la Pologne. Et l’Ukraine l’a officiellement rompu en 1658. Ce qui entraîna une situation paradoxale. Tout en étant « alliés », ils firent la guerre dans des coalitions différentes : Moscou – avec la Pologne contre la Suède, l’Ukraine – avec la Suède contre la Pologne.

Z. W. : Alors une telle célébration a-t-elle un sens ?

Y. M. : La légende de Pèrèïaslaw fut composée sous le tsar Alexis et son fils Pierre Ier. Elle renforce le stéréotype mensonger selon lequel Ukrainiens et Moscovites sont un seul et même peuple. Et les Ukrainiens, enfants prodigues, retournent de leur propre initiative vers leur « frère aîné » et, à partir de ce moment-là, n’ont pas le droit de le quitter.

Z. W. : Peut-on appliquer notre conception actuelle du monde sur des événements du passé ?

Y. M. : Toute question a de profondes racines historiques, c’est pourquoi nous devons étudier l’histoire ancienne pour mieux comprendre l’époque actuelle.

Mais les politiciens russes spéculent sur l’histoire : en 1990, alors que la chute de l’URSS avait commencé, un maréchal russe réclamait, dans son discours, que le Parlement ukrainien annule son veto - qui supprimait, pour les jeunes Ukrainiens, le service militaire sur le territoire russe - , soi-disant parce que, clamait-il, « vos ancêtres ont prêté serment au tsar Alexis à une soumission éternelle » !

Z. W. : Que sont ces « Livres assermentés de 1654. Régiments de Bila Tserkva et de Nijyne », dont vous êtes le coauteur, parus à la fin de 2003 ?

Y. M. : C’était des livres composés par les représentants du tsar. Ils comprenaient les noms et les prénoms de tous ceux qui ont, soi-disant, prêté serment au tsar Alexis. Ce devait être la preuve que toute la Hetmanchtchyna, représentée par les Cosaques et les bourgeois, avait prêté serment au tsar.

Z.W. : Et ce ne fut pas le cas ?

Y.M. : Non. Le clergé refusa catégoriquement de le faire, quant aux paysans et aux femmes – on ne leur a rien demandé.

En fait, ces « Livres » ne sont rien d’autre que les registres des régiments (de 3000 à 5000 Cosaques enregistrés) de gens qui, dans leur majorité absolue, n’ont pas prêté serment. Bien que pratiquement tous les Cosaques enregistrés (environ 60 000) aient été listés, seul un tout petit nombre d’entre eux prêta serment.

Z. W. : Comment se déroula ce « jubilée » ?

Y. M. : Il se réduisit aux conférences scientifiques. Et les groupes de pression pro-moscovites n’ont pas réussi à rééditer les pompeuses célébrations de 1954.

Ils voulaient le faire, mais aucun historien spécialiste favorable à Moscou ne prit la parole, tandis que le monde scientifique ukrainien présenta une analyse bien argumentée et rejeta de façon claire et nette la légende moscovite d’un accord à Pèrèïaslaw.

Et la majorité des Ukrainiens se rangea du côté des scientifiques.

Z. W. : Et cela se produisit malgré un espace télévisuel pas tout à fait respectueux de l’Etat ukrainien…

Y. M. : Le 16 janvier 2004, à Kyïv, une conférence internationale très sérieuse analysa objectivement cette question.

7 chaînes de télévision d'Ukraine couvraient cette conférence, mais sévissaient les fameux « temnyky » (ces recommandations secrètes de l’Etat quant au fond et à la forme qui conviennent pour présenter un sujet) et - exception faite d’une information réduite passée tard dans la nuit - , rien n’est apparu sur le petit écran.

Z. W. : Comment expliquer, alors, que la plupart des Ukrainiens comprit de quoi il s’agissait, compte tenu du fait que l’internet reste limité en Ukraine ?

Y. M. : Les autorités n’ont pas eu assez de courage pour organiser les pompeuses célébrations de l’époque de Khrouchtchev.

Et le blocus informationnel n’était pas total : certaines choses passèrent à la radio, d’autres transparurent dans la presse ukrainienne, et il existe, après tout, d’autres moyens de faire circuler l’information…