La Résistance ukrainienne en Ukraine de l’Est Version imprimable
30-01-2008

Parmi les stéréotypes historiques concernant l’Ukraine et les Ukrainiens, les plus répandus étaient « les Ukrainiens ont collaboré avec les nazis » ou bien, chez les gens plus documentés, « la Résistance ukrainienne se limitait à l’Ukraine occidentale ».

Les documents collectés par le jeune historien Vassyl Dèrèvinskyi dissipent les mythes soviétiques et prouvent que des jeunes gens de toutes les régions d’Ukraine prirent consciemment part à la Résistance et à une lutte inégale contre les puissants occupants.

C'est pourquoi l’Armée soviétique ne put venir à bout de ce mouvement libérateur ukrainien qu’après dix ans de combats sanglants.

À la veille de la Deuxième guerre mondiale, l’Ukraine se trouvait sous les occupations soviéto-russe, allemande, roumaine et hongroise. Mais ce fait n’a pas empêché les dirigeants de la Résistance ukrainienne d’appréhender les changements géopolitiques en Europe, et de veiller aux chances de restaurer l’Etat ukrainien indépendant.

À cette époque-là, la structure clandestine de libération ukrainienne la plus forte était l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens (OUN) qui comptait, pour la seule Ukraine occidentale, 20 000 militants. Après la défaite et l’occupation de la Pologne par l’Allemagne et l’URSS, et l’annexion de l’Ukraine occidentale à cette dernière, elle a commencé à implanter activement ses bases en Ukraine orientale. Sa direction (avec à sa tête Stèpane Bandèra) élabora un plan d’action en cas de guerre germano-soviétique : « La lutte et l’activité de l’OUN pendant la guerre ». Selon ce plan, l’OUN tentait de profiter de cette guerre pour rétablir l’indépendance de l’Ukraine et d’entamer des actions contre l’Allemagne au cas où les nazis commenceraient des représailles anti-ukrainiennes.

Ce qui ne tarda pas à arriver. Lors des conférences des dirigeants de l’OUN, il fut décidé de commencer la préparation et les actions de résistance, et, au Troisième Congrès Extraordinaire de l’OUN (août 1943), de procéder à la lutte ouverte, aussi bien contre l’Allemagne nazie que contre l’URSS communiste.

Ainsi, avec le commencement de la guerre entre l’URSS et l’Allemagne en 1941, l’OUN intensifia son activité sur tout le territoire de l’Ukraine et proclama la restauration de l’Etat ukrainien (le 30 juin 1941) mais le pouvoir allemand déclencha une vague de répressions contre la Résistance ukrainienne.

En réponse aux actions des nazis, l’OUN créa ses cellules clandestines en Ukraine orientale. Deux centres directeurs (Comités régionaux) commencèrent leur activité : Kyïv, qui dirigeait l’activité des territoires ukrainiens du Nord et du Centre, Dnipropètrovsk, ceux de l’Est et du Sud, et ceux de Koubagne (Kouban). La direction du Comité régional de Kyïv était assurée par Dmytro Myron (alias « Orlyk ») et - celle de Dnipropetrovsk - d’abord par Z. Matla, puis par V. Kouk (alias « Lèmich », « Koval »). En 1943 ces deux Comités régionaux fusionnèrent pour n’en former qu’un, avec à sa tête V. Kouk.

Une terreur incroyable se poursuit en Ukraine orientale

La situation en Ukraine orientale différait de celle de l’Ukraine occidentale, parce que la population autochtone de la première, se trouvant durablement sous le joug de l’empire russe « blanc », puis « rouge », connut une extermination ethnique effrayante, à commencer par la russification, les emprisonnements, les déportations jusqu’à l’extermination physique massive des représentants de la Résistance, de l’élite spirituelle, des ouvriers et des paysans. Toutes les méthodes étaient bonnes : exécutions, famines artificielles de 1921-1927 et de 1932-1933, etc. Tout cela eut pour effet une baisse de la conscience nationale des Ukrainiens dans cette région-là, une peur du régime d’occupation telle qu'elle engendrait même le renoncement à la lutte.

Les dirigeants de l’OUN, conscients de cette situation sur les terres de l’Ukraine orientale, forts d’une structure organisationnelle puissante dans toute l’Ukraine occidentale, envoyèrent à l’Est près de 5 000 patriotes d’Ukraine occidentale afin de déployer la lutte armée de libération. Ces derniers, ayant établi des contacts avec la population locale sûre, créèrent les premières antennes organisationnelles de l’OUN. De telles cellules furent créées dans tous les centres régionaux, dans plusieurs districts, ainsi que dans de nombreux villages. Ils avaient pour mission de mener un travail de propagande ayant pour but d’élever le niveau de conscience nationale de la population ukrainienne locale, de l’inciter à la lutte contre le régime nazi. A cette fin, ils créèrent beaucoup d’imprimeries clandestines pour reproduire à grands tirages journaux et tracts. La Résistance organisait également des attentats contre les policiers allemands, liquidait les agents de la Gestapo, les employés des commissariats régionaux, libérait des camps les militants ukrainiens emprisonnés. La Direction de la Résistance ukrainienne attachait une grande importance au développement du mouvement libérateur en Ukraine orientale, car ce n’est qu’avec son déploiement sur les territoires du Sud, de l’Est et du Nord-Est, que l’on pouvait espérer la libération de l’Ukraine.

Le pouvoir allemand sentit la menace du côté de la Résistance ukrainienne et commença les répressions contre elle. Nombreux centres de l’OUN ont été pratiquement anéantis.

Mais cette terreur nazie n’eut pour effet que de renforcer la popularité de l’OUN aux yeux de la population locale. Le travail de propagande, de formation, d’initiation mené par les nationalistes, leurs appels constants à la dignité nationale, la propagation de l’héroïsme de la lutte armée parmi les jeunes, porta également ses fruits. Un afflux considérable de militants locaux eut pour résultat le renouveau de l’activité clandestine. Ainsi, dans la seule région de Dnipropetrovsk (comme dans pratiquement dans chaque région d’Ukraine orientale) le nombre total de combattants clandestins, y compris les sympathisants, atteignait, l’été 1943, près de 5 000 personnes, ce qui rendit possible la création de détachements de partisans très actifs à Kholodnyï Yar, dans la région de Tcherkassy, et dans celle de Tchernihiv.

Avec l’approche du front germano-soviétique, la direction de la Résistance ukrainienne décida de retirer des terres orientales de l’Ukraine une partie des résistants repérés, et de les intégrer aux détachements militaires de l’Armée Insurrectionnelle Ukrainienne (UPA) d’Ukraine occidentale.

Néanmoins, une partie considérable de militants clandestins est restée sur place pour continuer la lutte libératrice contre les occupants soviétiques qui étaient revenus. Les méthodes de leur lutte clandestine, ainsi que leur organisation, changèrent. Vassyl Kouk continua à diriger la Résistance en Ukraine orientale ; celle-ci fut réorganisée en petits groupes isolés qui menaient un travail de sape, de diversion et de propagande. Notons que, contrairement à l’Ukraine occidentale, où s’était largement déployée une lutte armée tant contre les occupants nazi que contre les occupants communistes, l’Ukraine orientale, moins propice à la lutte libératrice, se concentrait essentiellement sur l’activité de propagande et sur la formation de cadres.

"Tournons-nous vers l’Est du pays"

Dans la seconde moitié des années 1940 et au début des années 1950, la Direction de la résistance ukrainienne, et notamment son dirigent Roman Choukhèvytch (« Taras Tchouprynka »), qui dirigeait à la fois l’OUN-l’UPA et le Gouvernement clandestin ukrainien, prêtait une grande attention au renforcement de la lutte libératrice en Ukraine orientale. Un slogan avait même été avancé : « Tournons-nous vers l’Est du pays ». A chaque Comité régional de l’OUN de l’Ukraine occidentale, furent affiliées 2 ou 3 régions orientales. De l’Ouest de l’Ukraine des groupes mobiles spéciaux de 2 ou 3 personnes se rendaient à l’Est du pays pour transporter la littérature clandestine et établir la liaison. La Résistance donnait des instructions à certains de ses membres pour quitter l’Ukraine occidentale et s’installer à l’Est, créer des appartements clandestins pour l’organisation, ainsi qu’aux habitants locaux, membres ou sympathisants de la Résistance, pour creuser et aménager des abris clandestins. Certains des militants recevaient des directives pour, un temps seulement, collecter les informations, sans établir de contact avec les dirigeants.

Réveiller la conscience nationale anesthésiée

L’activité de la Résistance en Ukraine orientale, à cette époque, consistait essentiellement à élever la conscience nationale et à dévoiler la nature inhumaine du régime communiste : on diffusait des tracts, de la littérature clandestine, on colportait des informations.

On continuait à publier toute sorte de révélations dans des imprimeries clandestines locales, mais on en envoyait également de la littérature Ukraine occidentale au moyen de courriers. On organisait la diffusion de lettres contenant des informations sur la Résistance et la véritable nature du régime communiste, parmi les représentants de l’administration, de l’intelligentsia, des ouvriers et de la paysannerie ; on déposait furtivement les lettres dans les wagons des trains à destination de l’Est ; on apportait des tracts, des journaux, des livres aux habitants de l’Est en qui l’on avait confiance et qui avaient travaillé en Ukraine occidentale. On portait une grande attention à la propagande destinée aux jeunes. Celle-ci permit de fonder des organisations clandestines de la jeunesse dans plusieurs universités dont celle de Kyïv, Kharkiv, Louhansk. En outre, les militants clandestins collectaient des informations d’ordre politique, économique et militaire pour les services de renseignement anglo-américains.

On peut donc affirmer que les dirigeants de la Résistance ukrainienne misaient sur le long terme, posant les objectifs de se fixer à l’Est, de ne pas y mener d’activité libératrice intense, mais plutôt d’y augmenter le nombre de cadres et celui d’Ukrainiens conscients de leur appartenance nationale, jusqu'au soulèvement du peuple entier.

Il est difficile d’établir le nombre de structures clandestines qui fonctionnaient en Ukraine orientale. Mais il ne manquait pas de gens courageux qui, chacun selon leurs moyens, et malgré les représailles du régime totalitaire communiste, aidaient les résistants, leur accordant logement, nourriture, information.

De retour sur les terres ukrainiennes, le régime russo-soviétique d’occupation commence immédiatement des actions répressives provocatrices totales contre la Résistance. Tous ceux qui, pendant l’occupation allemande nationale socialiste, soutenaient la Résistance, ou étaient favorables à la restauration de l’Etat ukrainien, furent mis en cause. Commencèrent les arrestations totales, les emprisonnements, les déportations massives (par familles entières) vers la Sibérie. Les organes soviétiques punitifs ne se préoccupaient pas du fait que la machine répressive broyait des personnes qui n’étaient pas mêlées à l’activité clandestine, ou encore celles qui n’étaient pas antisoviétiques. L’existence de la Résistance en Ukraine orientale engendrait une peur pathologique chez la clique russo-soviétique qui ne s’arrêtait devant rien pour éradiquer la Résistance.

Les soviets avaient même créé une fausse OUN… mais celle-ci fut éphémère

Dans le but de révéler la population antisoviétique, – le NKVD (police politique secrète communiste) – créa à Kyïv une pseudo-direction de l’OUN, pour l’Ukraine orientale, qui commença à intégrer, dans ses rangs, des Ukrainiens conscients de leur identité nationale. Les gens ainsi trompés se retrouvaient immédiatement sous surveillance, et victimes de représailles. Mais lla vraie Résistance liquida rapidement ces renégats de la pseudo-direction de l’OUN.

L’aspiration à l’indépendance de l’Ukraine survécut et se renforça

Le pouvoir soviétique ne réussit à exterminer les dirigeants de la Résistance qu’au milieu des années 1950, et à détruire le mouvement clandestin libérateur seulement après dix ans de lutte sanglante. Certains foyers isolés restèrent toujours actifs en Ukraine occidentale et orientale, même après avoir perdu leurs contacts. Il fut donc impossible de détruire l’aspiration des Ukrainiens à l’indépendance.

Une résistance naturelle qui porta ses fruits

Sur le territoire de l’Ukraine de l’Est, tout au long des années 1950-80 furent créées et fonctionnèrent différentes organisations antisoviétiques. Et lorsque, vers la fin des années 1980, l’agonie de l’empire soviétique commença, les patriotes ukrainiens locaux reprirent leur activité qui prépara le rétablissement de l’indépendance de l’Ukraine.

Vassyl Dèrèvinskyï